20/03/2008

Les erreurs du magazine de la mer

 

Après les émissions sur les découvreurs de la Patagonie maritime, émises par Thalassa sur FR3 les vendredis 7 et 14 mars 2008 et leur commentaire peu documenté et souvent inexact sur Magellan. Il me semble nécessaire de redresser la barre.

Contrairement à ce qui a été dit Magellan ne s'est jamais perdu en Patagonie et n'a rien à voir avec la découverte du chenal Ultima Esperanza, laquelle était l'œuvre du marin espagnol Juan Ladrillero réalisée 30 années plus tard, de 1557 à 1959.

La présence de Magellan se limite exclusivement au détroit qui porte son nom et mentionner son passage ailleurs en Patagonie est une grossière erreur.

La découverte du détroit est remarquable à plus d'un point et le magazine de la mer, tel que se veut Thalassa, est passé à coté de ce qui aurait pu être un documentaire de qualité, évoquant à la fois, pour ceux qui aiment les beaux paysages : la découverte du détroit dans son cadre historique et pour les pratiquants de la mer : l'exemplarité du savoir empirique des marins du 16ème siècle.

Le cadre historique.

L'escadre de Magellan se composait au départ de cinq caravelles dont une, la plus petite, la « Santiago » s'était perdue en explorant l'embouchure du Rio de Santa Cruz, sur la côte argentine.

Lorsque le 21 octobre 1520, jour commémorant Sainte Ursule et les onze mille vierges, les quatre navires restants arrivent au large d'une importante interruption dans la continuité de la côte, un souffle d'espérance rompt une  longue période de doute. La brèche s'ouvre sur sa face Nord, au bout d'un promontoire de falaises crayeuses prolongé par des récifs. La face Sud éloignée, se perd derrière l'horizon. En venant plus près, des terres peu élevées émergent de derrière l'horizon, marquant apparemment le fond de la brèche et la déception, une fois de plus, gagne les équipages. Seul le Capitaine Général reste optimiste. Le bouillonnement des eaux, qu'il a remarqué à l'ouvert de la brèche, lui démontre l'importance du volume d'eau en mouvement et laisse supposer une grande réserve encore caché à la vue. Il ne s'attend pas à trouver un détroit rectiligne que le regard peut embrasser dans sa totalité. Il suppose l'existence de chicanes, invisibles sous l'angle actuel de sa vision, conduisant, au-delà de sa distance vers des étendues d'eaux importantes.

Le ciel bas qui teinte les eaux et les terres de sa noirceur, pèse sur le moral des équipages. Du vent permanent qui secoue les herbages et hérisse les eaux naissent quelques reflets, éphémères clartés dans un paysage sans couleurs. Des voix s'élèvent et prient le Capitaine Général de ne pas s'attarder dans cette sinistre baie. Mais Magellan, obstiné, reste sourd aux supplications. Il donne l'ordre enjoignant à deux de ses navires de continuer la recherche plus en avant, alors que son propre navire « Trinidad » accompagné de la « Victoria » ancrent sur place, cadenassant la position acquise afin d'éviter qu'un navire puisse rebrousser chemin à son insu. Une fois de plus, toutes les qualités de Magellan s'illustrent ici.

Le bon sens à l'origine des connaissances empiriques.

L'exploration du détroit qui relève davantage de la méthode est remarquable. Malgré les multiples chenaux qui débouchent dans celui qui mène vers l'océan recherché, Magellan parvient à ne jamais quitter le chenal principal, non pas parce qu'il est plus large ou moins sinueux que les autres. Pas du tout. Rien ne peut à première vue lui dicter la route. Mais l'homme de mer sait par déduction ce qui va lui indiquer la bonne voie. Qu'un courant de marée s'établit dans le détroit il s'en est aperçu dès le premier ancrage. Que le courant de jusant, qui est opposé à sa route, est plus important que le courant de flot, il s'en aperçoit également. Il n'a pas une explication toute faite du phénomène, car il ignore tout naturellement qu'un courant océanographique, engendré par la prédominance des vents du secteur Ouest, pousse les masses d'eau vers l'Est et que ce courant s'ajoute donc au courant de marée. Mais cette connaissance ne lui est pas immédiatement utile. Il lui suffit de savoir que la masse d'eau coulant vers l'Est est plus importante que celle qui porte dans le sens contraire. La question de savoir d'où peut provenir ce supplément d'eau est, il le sait, primordiale. S'il s'agit d'une décharge d'eau en provenance de rivières ou de la fonte de glace de glaciers nombreux dans les parages, l'eau supplémentaire sera douce et dans ce cas la salinité de l'eau de détroit doit décroître. Or elle reste relativement stable. Il s'agit donc bien d'un apport d'eau salée et il ne peut évidemment venir que d'une autre mer.

Après tant de mois de doutes, l'espoir d'avoir trouvé à la longue ce qu'il cherchait se structure enfin et cette déduction, née de la simple logique, va le pousser irrésistiblement à poursuivre jusqu'à atteindre son but. Prudent, il n'en parlera à personne sachant que l'espoir déçu est encore plus difficile à supporter que le doute. Ainsi, il suivra le détroit tout au long de ses 334 milles nautiques (607 kilomètres), sans jamais se tromper d'itinéraire et dans un temps extrêmement court, compte tenu des circonstances. Débouchant dans l'océan si ardemment recherché au soir du mercredi 28 novembre 1520, 4 jours écoulés depuis la pleine lune et les forts courants de marée conséquents, Magellan et ses hommes découvrent une eau calme rougeoyante dans les rayons du soleil déclinant. Apaisé en lui-même et témoin du calme ambiant, Magellan baptisera le nouvel océan du nom de Pacifique.

Ainsi, par des déductions dictées par le simple bon sens, Magellan a évité de se perdre dans le dédale de chenaux en restant, sans tergiverser, dans le chenal dont l'eau était la plus salée.

La façon d'appréhender la spécificité de la mer au 16ème siècle, nous dévoile un savoir essentiellement capturé par les sens humains. Aujourd'hui ce sont les aides à la navigation qui ont pris leur place. C'est souvent dommage.